Géorgie : Des élections contestées laissent la nation en suspens

Un rapport de Sebastien Adams

Pour certains, les élections récentes en Géorgie signifiaient Trump contre Harris. Pour 2 millions d’électeurs du Caucase, en revanche, il s’agissait d’un choix entre l’Est et l’Ouest.

Au carrefour de l’Europe et de l’Asie, la Géorgie s’est rendue aux urnes en octobre 2024 pour élire un nouveau parlement. Au pouvoir depuis 2012, le parti populiste supposément lié à la Russie, le Rêve géorgien, a de nouveau remporté les élections, suscitant des protestations de nombreux Géorgiens qui souhaitent l’adhésion à l’UE.

Elles et ils contestent la légitimité du résultat des élections, dénonçant un bourrage des urnes et des intimidations dans les bureaux de vote, des accusations partagées par l’Union européenne. Face à ces allégations, le Premier ministre du Rêve géorgien, Irakli Kobakhidze, a depuis remporté la candidature pour adhérer à l’UE à 2028. Convaincus que la Russie a joué un rôle, les Géorgiens pro-occidentaux de Tbilissi, la capitale, ainsi que d’autres grandes villes, manifestent encore deux mois plus tard – réclamant une nouvelle élection.

Descendre dans la rue n’est pas non plus un phénomène nouveau pour les Géorgiens. Un tollé similaire avait déjà eu lieu en mai 2024, lorsqu’un projet de loi de style russe sur les « agents étrangers » avait été adopté par le parlement. Selon ce projet, les ONG recevant plus de 20 pourcents de leur financement de l’étranger devaient désormais s’enregistrer comme « agents d’influence étrangère ».

Inspiré d’une loi russe similaire, on craint que ce projet de loi ne commence à éroder la liberté d’expression dans le pays. Une rhétorique anti-occidentale s’est également développée au sein du Rêve grégorien, qui revendique une lutte contre ce qu’ils appellent une « Global War Party» – un groupe occidental discret qui, selon lui, pousse la Géorgie au conflit.

Ce rapprochement du Rêve grégorien avec la Russie est un véritable cauchemar pour les europhiles de l’ex état soviétique, aujourd’hui la Géorgie. En mars 2023, 89 pourents de la population soutenait « pleinement » ou « plus ou moins » l’adhésion à l’UE ; les manifestations étaient donc prévisibles.

Mais il y a toujours deux versions de l’histoire. En octobre, le Rêve grégorien  a remporté 54 pourcents des voix, donc il a ses partisans, suscitant des sentiments mitigés sur le terrain.

La Géorgie est divisée en deux

À l’atterrissage à l’aéroport de Koutaïssi, le motif des drapeaux attire immédiatement le regard : celui de l’Union Européenne, celui de la Géorgie, celui de l’Union Européenne, et à nouveau de la Géorgie – une image qui explique la situation politique actuelle de manière simple : la Géorgie est divisée en deux.

Parmi les partisans du Rêve grégorien se trouve Giorgi, le dynamique propriétaire d’un bar à vin à Koutaïssi, à l’est du pays. Il veut bien partager son point de vue sur la situation politique. De son enfance en Grèce à ses études en Suède, ce jeune homme de 26 ans a vécu de nombreuses expériences à travers l’Europe, mais il a choisi de voter le Rêve grégorien lors des récentes élections, car pour lui, c’était le « seul parti à avoir un plan ». Il estime que les manifestants n’iront pas loin, car leur message n’est ni clair ni organisé.

Un message clair résonne pourtant dans la rue Roustavéli à Tbilissi : « Free Georgia ». Des milliers de personnes de la capitale, décorées de drapeaux géorgiens et européens, affrontent des cordons de police, parfois accompagnés d’explosions de part et d’autre. Ceux qui manifestent pour se retourner vers l’Europe sont majoritairement des jeunes, dont l’une décrit la situation comme « imprévisible ». Elle raconte des histoires de journalistes et de manifestants attirés dans des ruelles sombres par des hommes en civil noir, avant d’être abandonnés, amochés et meurtris.

De telles histoires semblent difficiles à croire lorsqu’on se promène dans les rues ensoleillées de Tbilissi, où, malgré une atmosphère inquiétante, la vie continue normalement. Mais à l’approche de la fin de l’année 2024, la situation ne fera que s’empirer. C’est au Premier ministre Kobakhidze de remplacer l’actuelle présidente, Salomé Zourabichvili, à tendance occidentale. Son successeur sera donc forcément plus proche du Kremlin.

La présidente géorgienne Salomé Zourabichvili vue défiler lors des manifestations. Source : Instagram/Salomé Zourabichvili
La présidente géorgienne Salomé Zourabichvili vue défiler lors des manifestations. Source : Instagram/Salomé Zourabichvili

Les partis d’opposition ont publié une déclaration commune condamnant l’illégitimité du gouvernement ; pour eux, Zourabichvili reste la présidente de la Géorgie. Elle affirme qu’elle ne quittera pas son poste tant qu’un gouvernement légitime n’aura pas été élu.

Des temps troubles s’annoncent pour la Géorgie, car ce changement inévitable de président ne fera qu’attiser la colère de ceux qui aspirent à une indépendance vis-à-vis de Moscou.

« La Géorgie est un pays heureux, mais privé de 20 % de son territoire. »

Aussi désespéré que certains puissent être de rompre tout lien avec la Russie, ce serait plus facile à dire qu’à faire. Le professeur Jerzy Maćków, politologue de l’Europe de l’Est à l’Université de Ratisbonne, affirme que, même si cela peut paraître injuste, « l’économie géorgienne est liée à la Russie, et sera donc forcément influencée par elle ».

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, le Kremlin a utilisé les leviers économiques comme monnaie d’échange pour maintenir son pouvoir dans ses anciens États soviétiques. Avec 10,3 pourcents du PIB géorgien provenant de Russie en 2023, ce pays montagneux du Caucase ne fait pas exception. Parmi les deux principaux produits russes importés par la Géorgie en 2023, il s’agissait du carburant et de produits d’épicerie. Avec cette dépendance, difficile d’oublier la Russie.

Tout aussi difficile pour le peuple géorgien, c’est l’année 2008 : la guerre russo-géorgienne de 16 jours a culminé à l’occupation de deux anciennes régions géorgiennes : l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, toutes deux toujours aux mains des forces russes. Maćków déclare : « La Géorgie est un pays heureux, mais sans 20 pourcents de son territoire. Ce territoire, ils ne l’oublieront pas ; ils y penseront encore. »

Ainsi, en octobre 2024, alors que l’invasion russe de l’Ukraine approchait son 1.000ème  jour de conflit, certains Géorgiens se sont rendus aux urnes pour voter pour leur sécurité – pour eux, cela signifiait élire le Rêve géorgien. Mais ce que les manifestants craignent plus que la perte de leur sécurité, c’est la perte de leur liberté.

La Géorgie semble vouée à un changement, qu’il s’agisse d’une reprise des négociations d’adhésion à l’UE ou d’une répression de la dissidence par un gouvernement de plus en plus puissant et pro-russe. Ce qui est sûr, c’est que les manifestants continueront de se mobiliser en masse et de se battre pour l’avenir de leur pays, actuellement sur le fil de rasoir entre l’Est et l’Ouest.

À propos de l’auteur

Sebastien Adams

Sebastien (21 ans) étudie les Langues Etrangères Appliquées à l’Université de Strasbourg, avec un intérêt particulier pour les langues et cultures d’Europe de l’Est. Il a choisi de rejoindre le projet car il souhaite devenir journaliste et a adoré passer quelques jours à Tbilissi, au cœur des manifestations, pour écrire son article.

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