Si la démocratie aux États-Unis est en danger, est-ce la faute des Pères Fondateurs ?

Une analyse de Nozha Trabelsi

Alors que Donald Trump retourne à la Maison-Blanche pour son second mandat, les inquiétudes concernant la résilience de la démocratie américaine atteignent de nouveaux sommets. Des tentatives de renversement des résultats de l’élection de 2020, qui ont conduit à l’attaque du Capitole, aux batailles juridiques en cours, les failles du système démocratique des États-Unis sont plus visibles que jamais.

Ces événements ont suscité des discussions à l’échelle mondiale. Comment la plus grande démocratie du monde peut-elle sembler si vulnérable ?

Selon Samira Khemkhem, experte des États-Unis et directrice de l’Institut des relations internationales de l’Université de Strasbourg (IRIUS), les réponses ne se trouvent pas uniquement dans le chaos des dernières années, mais dans les racines mêmes du système.

Conçue au XVIIIᵉ siècle par les Pères Fondateurs, la démocratie américaine reposait sur des compromis qui privilégiaient la stabilité politique au détriment de l’inclusivité.

Dr. Samira Khemkhem, directrice de l’Institut des relations internationales de l’Université de Strasbourg (IRIUS), expert des États-Unis. Source: Samira Khemkhem.

Les vulnérabilités actuelles, qu’il s’agisse de la suppression des votes ou de la polarisation extrême, sont-elles les conséquences inévitables des choix faits il y a des siècles ? Et si oui, qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir de la démocratie, tant aux États-Unis qu’ailleurs ?

Les racines historiques de l’exclusion

La démocratie américaine, célébrée pour ses idéaux de liberté et d’égalité, s’est construite sur une base d’exclusion. La participation politique était réservée aux hommes blancs propriétaires terriens, tandis que les personnes asservies, les femmes et les peuples autochtones étaient délibérément exclus.

Cette exclusion constituait un compromis délibéré visant à assurer la stabilité politique dans une nation divisée. La loi de naturalisation de 1790, qui limitait la citoyenneté aux personnes blanches, a institutionnalisé les hiérarchies, posant les bases des inégalités systémiques qui perdurent aujourd’hui.

Matt Leighninger, directeur du Centre pour l’innovation démocratique, souligne que « les Pères Fondateurs ont fait de leur mieux compte tenu de leur contexte. » Leur objectif était de créer une république viable, et non une démocratie pleinement inclusive. Cependant, les structures qu’ils ont mises en place, comme le Collège électoral, étaient conçues pour privilégier les intérêts des États au détriment de la représentation populaire. Au XXIᵉ siècle, ces mécanismes renforcent les droits de minorités tout en privant des millions de voix, alimentant ainsi la frustration politique.

Malgré ces défauts systémiques, la démocratie américaine a montré une capacité remarquable à se réformer. L’abolition de l’esclavage, les amendements de la Reconstruction et le mouvement des droits civiques illustrent son aptitude à élargir la participation démocratique. Pourtant, Leighninger avertit que ces victoires ne suffisent pas : « La véritable menace pour la démocratie n’est pas seulement la suppression des votes, mais l’absence de moyens significatifs pour que les citoyens s’engagent. »

Matt Leighninger, directeur du Centre pour l’innovation démocratique à la Ligue civique nationale. Source: Matt Leighninger

L’héritage des Pères Fondateurs

L’ouvrage de Hannah Arendt, « L’esprit révolutionnaire et son trésor perdu », offre un prisme intéressant pour examiner les choix des Pères Fondateurs. Arendt soutenait que les révolutions privilégient souvent la stabilité au détriment d’une réinvention continue, perdant ainsi leur potentiel transformateur. De même, les compromis des Pères Fondateurs – stabilisateurs à leur époque – sont devenus des obstacles dans une société de plus en plus diversifiée.

Leighninger souligne que l’incapacité des Fondateurs à anticiper les complexités de la société moderne est au cœur de nombreux problèmes contemporains. La polarisation extrême, l’influence de l’argent des entreprises en politique et la privation des droits des minorités découlent, en partie, de systèmes conçus il y a des siècles.

Khemkhem partage cet avis, pointant du doigt le Collège électoral et le Sénat comme des institutions qui déforment aujourd’hui la représentation démocratique. « Ces systèmes, autrefois des compromis nécessaires, sapent désormais les principes mêmes d’égalité et d’équité », observe-t-elle.

La contradiction américaine

Le rôle mondial des États-Unis en tant que promoteur de la démocratie est compliqué par ses luttes internes, explique Leighninger. Il met en évidence le décalage entre la rhétorique et les actions américaines : alors que les États-Unis dépensent des milliards pour promouvoir la démocratie à l’étranger, leurs infrastructures démocratiques internes restent sous-financées et obsolètes.

Cette contradiction affaiblit le pouvoir d’influence de la nation. Khemkhem note que le soutien sélectif des États-Unis aux mouvements démocratiques, ainsi que leurs alliances avec des régimes autoritaires, les fait souvent apparaître comme hypocrites. Cependant, elle voit également une force dans la transparence de ces défis. « La volonté des États-Unis de confronter leurs défauts publiquement démontre la robustesse de leur société civile », affirme Khemkhem.

Les deux experts s’accordent sur le fait que les perceptions mondiales des États-Unis évoluent. Les nations qui idolâtraient autrefois la démocratie américaine la considèrent désormais avec un mélange de scepticisme et d’inspiration. La résilience des institutions américaines, même en période de troubles, offre des leçons en matière de responsabilité et de persévérance pour d’autres pays.

Les chemins vers la réforme

Leighninger et Khemkhem insistent sur le fait que l’avenir de la démocratie américaine passe par la réinvention. Leighninger appelle à des innovations dans l’engagement civique, soulignant la nécessité d’une démocratie « dans les rues » et « dans les institutions ». Les mouvements de base doivent compléter les réformes institutionnelles pour rétablir la confiance et la participation.

Khemkhem cite des exemples internationaux, comme la représentation proportionnelle en Scandinavie ou les commissions électorales indépendantes au Canada, comme modèles pour traiter les inégalités systémiques. Elle souligne également l’importance d’adapter les systèmes électoraux pour refléter la diversité des États-Unis.

Selon Leighninger, les innovations technologiques et numériques doivent faire partie de cette évolution. Des outils comme le budget participatif ou les forums de délibération en ligne peuvent rapprocher les citoyens de leur gouvernement. « La démocratie doit rencontrer les gens là où ils se trouvent ».

L’esprit révolutionnaire dans l’Amérique moderne

L’esprit révolutionnaire qui a inspiré les Pères Fondateurs doit maintenant être ravivé. La démocratie n’est pas statique ; elle exige une réinvention continue pour survivre. Leighninger met en garde : sans réformes audacieuses, la méfiance croissante envers les institutions pourrait mener à l’apathie ou à l’extrémisme.

La vague actuelle d’engagement civique – des mouvements pour la justice raciale à la défense des droits de vote – offre un espoir. Ces mouvements remettent en question les inégalités systémiques et poussent vers une démocratie plus inclusive, incarnant le potentiel transformateur qu’Arendt identifiait déjà.

Khemkhem reste prudemment optimiste. Selon elle, les États-Unis ont la capacité de se réformer, mais ils doivent affronter directement leurs héritages historiques. L’esprit révolutionnaire ne serait alors pas perdu, mais en évolution.

Les Pères Fondateurs ne peuvent être entièrement blâmés pour les vulnérabilités de la démocratie américaine moderne. Ils ont créé un système adapté à leur époque, mais qui peine aujourd’hui sous le poids de ses contradictions.

Comme le soulignent Leighninger et Khemkhem, la plus grande force de la démocratie est sa capacité d’autocorrection. En embrassant son esprit révolutionnaire et en tirant parti à la fois de son histoire et des exemples internationaux, les États-Unis peuvent évoluer vers une démocratie alignant ses idéaux avec sa réalité. Cette réinvention est essentielle non seulement pour l’Amérique, mais aussi pour l’avenir de la démocratie dans le monde.

À propos de l’autrice

Nozha Trabelsi

Nozha TRABELSI, 23 ans, étudie à l’Institut des Relations Internationales de l’Université de Strasbourg et à la Hochschule de Kehl dans le cadre d’un double diplôme franco-allemand en Master 1 Relations internationales. Son ambition est de sensibiliser le plus grand nombre aux liens complexes entre racisme, populisme et médias, tout en mettant en œuvre ses apprentissages et expériences pour lutter contre les inégalités et défendre une société plus juste et inclusive.

Laisser un commentaire

Revenir en haut de page

En savoir plus sur Voix contre le racisme et le populisme

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture