Par Miriam Böwing
« Nous sommes bien sûr toujours confrontés à ce problème dans le paysage urbain (/l’image de la ville) ». C’est ce qu’a déclaré le chancelier allemand Friedrich Merz lors d’une conférence de presse mi-octobre, alors qu’il répondait à des questions sur le thème de la migration. Depuis, plusieurs voix l’accusent de racisme. Le reproche : il présenterait de manière généralisée les personnes issues de l’immigration comme une source de perturbation. Lorsque Merz a pris position sur sa déclaration quelques jours plus tard, il a prononcé la phrase suivante : « Demandez à vos filles ce que j’ai pu vouloir dire par là ». Depuis, on lui reproche également de se servir des femmes, ou plutôt des « filles », pour justifier son programme politique. Il ne s’agirait pas pour lui de protéger réellement les femmes contre la violence, mais il les utiliserait plutôt comme un instrument, comme un moyen au service de sa politique. En bref : il les instrumentalise.
Pourtant, ce phénomène n’est ni nouveau ni inconnu. En 1785, le philosophe Immanuel Kant parlait déjà d’instrumentalisation dans son théorème éthique. Selon lui, utiliser une personne comme un simple moyen pour atteindre ses propres objectifs est moralement incorrecte et interdit, car cela porte atteinte à la dignité de chacun. Ainsi, cela va à l’encontre de l’article 1, paragraphe 1 de la Constitution allemande qui déclare que « la dignité humaine est intangible ».
L’instrumentalisation est une stratégie particulièrement utilisée par les populistes de droite. Mais ce ne sont pas seulement le féminisme, mais aussi la migration, les situations de crise telles que la guerre en Ukraine et la pandémie de covid. Leur objectif : utiliser des thèmes qui polarisent pour attirer l’attention et construire des figures ennemies, notamment pour justifier leur programme.
Dans le cas de l’instrumentalisation des filles et des femmes à des fins nationalistes et racistes, on peut également parler de « fémonationalisme ». Selon la sociologue Rebekka Blum de l’université de Marbourg, cela se retrouve également dans la déclaration de Merz au sujet des filles : « Les contenus féministes qui mettent en évidence la violence sexiste et patriarcale sont utilisés sans tenir compte des problèmes structurels qui se cachent derrière. Le problème n’est pas considéré dans sa globalité. »
Le fémonationalisme est problématique pour plusieurs raisons : les personnes ou les partis politiques qui exploitent la protection des femmes pour servir leurs discours racistes et nationalistes ne le font uniquement pour des raisons tactiques et non par conviction féministe. Poursuivre un programme raciste et nationaliste est automatiquement antiféministe, car d’une part, seule l’importance est accordée aux femmes blanches perçues comme allemandes, et d’autre part, la politique de droite perpétue les rôles traditionnels et les structures de pouvoir patriarcales.. Ainsi, Friedrich Merz s’approprie lui aussi l’argument de vouloir protéger les filles allemandes pour attiser la peur et justifier son discours raciste.
À cela s’ajoute : comme le problème n’est pas considéré dans son ensemble, l’espace public est généralement présenté comme un danger pour les filles et les femmes. Cependant, Merz ignore le lieu qui est statistiquement le plus dangereux pour elles : leur environnement social immédiat. Selon Johanna Wiest, de l’organisation de défense des droits des femmes « Terre des Femmes », les chiffres de la direction générale de la police judiciaire allemand montreraient: « L’endroit le plus dangereux pour une femme reste son propre domicile. Le moment le plus dangereux pour une femme est la séparation de son partenaire ou ex-partenaire. Et statistiquement, le plus souvent, c’est lui, l’auteur des violences». Merz occulte ces aspects, ce qui donne une image déformée du paysage urbain.
De nombreuses femmes demandent désormais à Merz de s’engager sérieusement en faveur de la sécurité des filles et des femmes en Allemagne et de ne pas se contenter d’utiliser ce problème pour justifier des discours racistes. C’est notamment le cas des signataires de la lettre ouverte « Nous sommes les filles ». Selon elles, Merz devrait transformer ses inquiétudes pour la sécurité de ses filles en actes concrets. Dans cette lettre, elles formulent dix revendications au gouvernement allemand, notamment une meilleure poursuite pénale en cas de violences sexuelles et domestiques, une collecte fiable de données sur les violences faites aux femmes, ainsi que des foyers d’accueil et des refuges pour des femmes dotés d’un financement suffisant.
L’appropriation des filles par Merz atterrit beaucoup d’attention, mais le chancelier lui-même ne s’est plus exprimé sur le sujet depuis. Reste à savoir si le gouvernement dirigé par le chancelier fédéral redoublera à l’avenir les efforts dans la lutte contre la violence faite aux femmes. Une seule chose est sûre : les femmes s’opposent à leur instrumentalisation.
À propos de l’autrice :

Miriam a 19 ans et suit à Fribourg un cursus franco-allemand en sciences politiques appliquées. Elle vient d’arriver à Fribourg et adore découvrir la ville et tester de nouveaux cafés. Elle s’intéresse tout particulièrement à des thèmes tels que le féminisme, la montée de l’extrême droite en Europe et les relations internationales.