Fribourg face à ses démons

Texte et photos Cyprien Durand Morel

Theodor Leutwein et Alexander Ecker : ces deux noms, le premier celui d’un commandant, le second celui d’un anthropologue, rappellent l’héritage douloureux de l’ancienne colonie allemande d’Afrique du Sud-Ouest. Les traces des faits d’armes et de l’idéologie raciste de Leutwein et Ecker demeurent visibles à Fribourg. Reportage dans un cimetière, un musée et à l’université de cette ville, sur les traces du génocide namibien.

Entre les tombes du cimetière principal de Fribourg, les corneilles rôdent et poussent des cris stridents, qui se perdent dans le ciel obscur et nuageux. Après avoir longé une rangée de marronniers, l’emplacement n°63 est enfin visible ; celui qui abrite la sépulture de Theodor Leutwein, commandant de la troupe de protection impériale de l’armée prussienne. L’épais brouillard ne facilite pas la perception de la tombe qui, avec le temps, tombe en décrépitude et dans l’oubli. Couverte de mousse et de lierre, les inscriptions blanches gravées dans la pierre tombale sont presque illisibles.

Le commandant arrive en Afrique allemande du Sud-Ouest en 1893, située aujourd’hui en Namibie. Ce territoire est une colonie allemande entre 1884 et 1915, théâtre du premier génocide du 20ème siècle. 100 000 membres des tribus Hereros et Namas sont morts sous le joug du colon allemand entre 1904 et 1908. Bien que Theodor Leutwein n’ait pas directement participé au génocide, il a activement instauré le pouvoir de l’armée allemande dans la région.

Après de multiples campagnes armées contre la population indigène, Leutwein contraint par la force les tribus Namas et Hereros à approuver un traité de protection d’assistance qui sera respecté pendant dix ans. Dans ses mémoires, Leutwein confesse avoir utilisé l’artillerie contre des hommes à peine armés, avoir détruit des villages et fait exécuter des chefs locaux qui refusaient d’abdiquer. Il construit les prémices du régime de privilèges raciaux, en rendant par exemple caduques les mariages d’hommes blancs avec des femmes noires pour éviter que les enfants soient reconnus allemands de droit.

Suite au soulèvement des Hereros début 1904, Leutwein se retrouve fragilisé et est démis de ses fonctions, lui qui a toujours prêché l’exploitation des ressources et non l’extermination de masse. En mai, son successeur, Lothar Von Trotha, se montre sans pitié et c’est sous son commandement que sera perpétré le génocide. Von Trotha n’hésite pas à traquer, empoisonner et même tirer délibérément sur les indigènes, sans épargner les femmes, ni les enfants. « À l’intérieur des frontières allemandes, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé », affirme-t-il glacement. Les survivant-e-s sont envoyé-e-s en camp de concentration – également les premiers de l’histoire moderne –, tatoués des lettres GH, pour « Gefangener Herero », « prisonnier Herero » en français.

Honneur aux idéologies racistes

À l’entrée du musée de la Nature et de l’Homme de Fribourg, on retrouve la trace de Leutwein. La plaque marbrée des donateurs et des mécènes est gravée en lettre dorée en l’honneur, entre autres, de Leutwein. Étudiant en droit avant d’effectuer ses premiers pas au 113e régime d’infanterie badois, Leutwein a gardé une grande affection pour Fribourg. À la demande du maire fribourgeois en 1898, Leutwein envoie une collection de 22 objets spoliés du Sud-Ouest africain allemand, notamment des vêtements. Un don pour contribuer à l’ouverture du musée pour la Nature et l’Ethnologie.

Enfouie au sous-sol de l’université de Fribourg, la collection d’Alexander Ecker, professeur émérite d’anthropologie à Fribourg, interroge. Fondée en 1857, la collection raciste comprend près de 130 crânes volés dont au moins un tiers proviendrait des colonies. Ils sont catégorisés selon les inscriptions « nègre », « Herero » et « Swakopmund », une ville de la côte sud-Atlantique et haut-lieu d’un camp de concentration lors du génocide namibien.

Aux yeux de toutes et tous, le buste d’Alexander Ecker, du moins ce qu’il en reste, est situé non loin de l’université de Fribourg. En plus de la collection d’Ecker, son buste suscite la controverse. « Le buste d’Ecker est resté pendant des années dans le quartier de l’université sans être inquiété. Les étudiant-e-s ou les passant-e-s n’ont aucune connaissance de cette personne et de l’histoire compliquée de la collection de crânes », dénonce Julia Rensing, membre de l’initiative freiburg-postkolonial.de et doctorante sur l’histoire coloniale germano-namibienne. « Ici, un honneur et un souvenir silencieux peuvent quasiment se perpétuer, car il n’y a pas de rupture critique avec ces personnes. »

En 2020, des activistes de Black Lives Matter taguent l’édifice, ce qui a conduit l’université à retirer le buste et ne laisser que le socle. Selon les contestataires, le monument ne représente pas seulement la personne d’Ecker mais bien la collection raciste en tant que telle.

Le socle se situe entre l’institut d’anatomie et l’institut pour la médecine légale. Les traces des contestations sont encore visibles.

Bercé par les préceptes racialistes de son maître Ecker, l’élève Eugen Fischer continue à alimenter la collection jusqu’en 1927. Fischer demandait qu’on lui envoie directement les condamnés à mort de la colonie namibienne jusqu’en Allemagne pour « rendre service à la science » et s’éviter des problèmes de conservation des corps pour mieux les étudier. Le but : prouver la supériorité de « l’homme blanc civilisé face aux peuples sauvages ». Fischer n’a pas non plus hésité à se rendre directement en terre coloniale, pour aller subtiliser des objets de collection et piller les tombes des défunts Namas. La collection, initialement conservée dans l’institut d’anatomie de Fribourg, a même été utilisée pour des thèses de médecine sur les différences morphologiques entre les groupes ethniques dans les années 1970.

L’Allemagne face à son histoire coloniale

Ce n’est qu’en mai 2021 que l’Allemagne reconnait finalement le génocide namibien. Quant à lui, le Baden-Württemberg a lancé l’initiative Namibia dès mars 2019. Jusqu’à présent exposés au musée ethnologique Linden de Stuttgart, la bible et le fouet du héros des Namas, Hendrik Witbooi, ont été restitués la même année. La Namibie, pays d’une extrême-pauvreté où la majorité de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, porte encore les blessures de la colonisation allemande.

Plus de 100 ans après, à l’initiative de l’université de Fribourg, 14 crânes d’Herero de la collection Ecker sont rapatriés vers la Namibie en 2014. Un premier pas vers le devoir de mémoire et de repentance qu’a entamé la ville de Fribourg.  Il faudra attendre 2018 pour que la rue Ecker soit remplacée par la rue Ernst-Zermelo dans le quartier de Herdern, au nord de la ville.

« Il serait souhaitable que Fribourg continue à se pencher sur cette histoire complexe, qu’elle développe des formats et des projets qui permettent de rendre ces thèmes accessibles à un public plus large et qu’un travail de mémoire complet puisse avoir lieu », suggère Julia Rensing.

À propos de l’auteur
Durand Morel
Cyprien Durand Morel

Cyprien a 22 deux ans. Il est étudiant en master de journalisme franco-allemand à Fribourg. Il aime pratiquer les sports d’équipe et s’intéresse aux personnes immigrées en Allemagne, en particulier à la minorité turque.

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