CNews : un tremplin médiatique pour l’extrême droite ?

Une analyse de Léa Filleul

Lors des dernières élections européennes et législatives, le parti d’extrême droite Rassemblement National (RN) a obtenu près d’un tiers des voix, marquant une évolution significative de son électorat. Les propos d’extrême droite s’imposent de plus en plus non seulement dans les urnes, mais aussi dans le paysage médiatique. Une tendance particulièrement marquée sur CNews, anciennement i-télé. Ici,  les opinions et les clashs prennent le pas sur le débat public et l’information sérieuse. Certain·ne·s journalistes, expert·e·s ou encore citoyen·ne·s dénoncent le rôle notamment de CNews dans la banalisation du discours d’extrême droite et dans la montée en puissance de ce parti politique d’extrême droite. 

Sur le plateau de CNews, c’est tapis rouge pour les invité·e·s aux idéologies de droite et d’extrême droite. Lors de la soirée électorale du 9 juin 2024, aucun représentant de la gauche n’était présent parmi les trois premiers invités. Les commentateurs, tous orientés à droite, sont tous issus de l’univers Vincent Bolloré, homme d’affaires français, affilié à la droite et propriétaire de nombreux médias :  Geoffroy Lejeune, directeur du « Journal du dimanche », Louis de Raguenel, chef du service politique d’Europe 1 et l’avocat Gilles-William Goldnadel, partisan revendiqué d’une « droite sauciflard »

Ce déséquilibre politique n’est pas un phénomène isolé sur cette chaîne. En six mois, sur 79 personnalités interrogées par la présentatrice Sonia Mabrouk, seules quatre invité·es étaient de gauche, d’après le site indépendant Arrêt sur images. Un contraste frappant, surtout au regard de la représentation de la gauche à l’Assemblée nationale puisqu’elle détenait 23 % des sièges dans l’hémicycle. Malgré ce déséquilibre notable, Gérald-Brice Viret, directeur général du groupe Canal+, soutient l’idée que  « CNews est une chaîne du pluralisme où tout le monde peut s’exprimer » lors d’une interview sur Radio France

Une combinaison explosive 

Les sujets de prédilection de CNews sont simples : l’immigration et l’islam. Selon une analyse de CNews réalisée par Sleeping Giants en 2023, les termes « islam » et « immigration » auraît été mentionnées 335 jours sur 365 dans les bandeaux-titres. Et ce sont également  les sujets de prédilections de l’extrême droite, tout comme les questions de la double nationalité, des retraites ou encore de la fiscalité qu’on retrouve par exemple dans leurs programmes politiques. 

La combinaison de sujets, présentateur·rice·s et d’invité·e·s affiliés à la droite et à l’extrême droite, tous réunis sur un plateau, a donné lieu à de nombreuses polémiques. Notamment en mai dernier, dans l’émission « L’Heure des pros 2 » du présentateur vedette Pascal Praud. C’est dans son émission que Geoffroy Lejeunes, directeur du « Journal du dimanche » a déclaré que l’antisémitisme et la surpopulation carcérale étaient des conséquences de «  l’immigration arabo-musulmane  » – sans que Pascal Praud intervienne.

Des propos qui ont fait réagir l’Arcom, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique. Elle a en effet souligné que ces propos « véhiculent plusieurs stéréotypes négatifs » et « imputent des faits et comportements graves à un groupe de population dans son ensemble ». En établissant une connexion entre  « l’antisémitisme », « la surpopulation carcérale », « le traffic de drogue » et   « l’immigration arabo-musulmane » , Geoffroy Lejeune crée des liens entre des sujets qui n’ont pas de causalité avérée. Présentées comme évidentes, ces associations se transforment en vérités non vérifiées, comme le montre différentes études : certains les prennent pour des faits réels, alors que d’autres souhaitent surtout conforter leurs propres convictions.

Des téléspectateur·rice·s amicaux 

Gérald-Brice Viret, directeur général du groupe Canal+ se défend de ces accusations : « Je ne vous laisserai pas dire qu’on a un prisme d’extrême droite sur CNews ». Quant à la présentatrice de CNews, Sonia Mabrouk affirme s’adresser à un public aux opinions politiques diversifiées, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire sur l’attribution des fréquences de la télévision numérique terrestre (TNT). Les propos anti-migration et conservateurs de CNews trouvent pourtant bien des oreilles attentives auprès des téléspectateur·rice·s d’extrême droite. En mai dernier, CNews s’impose comme la première chaîne d’information en France, suivie de BFM-TV, loin devant LCI et FranceInfo. Selon le politologue Julien Labarre, CNews a réussi à capturer tout un public d’extrême droite. La chaîne offre désormais un contenu qui répond aux attentes de ce public. Dans son étude comparative entre CNews et Fox News, Julien Labarre le démontre sans ambiguïté : l’audience de CNews est de très loin celle qui penche la plus à droite.

Dans cette étude représentative, Julien Labarre analyse les préférences politiques, le vote et les fréquences d’utilisation pour chacunes des chaînes de télévision française étudiées. Son constat : les téléspectateur·rice·s de CNews se positionnent plus à droite que la moyenne des Français·e·s. Et plus ils regardent la chaîne, plus ils penchent à droite. Cette tendance se reflète également dans les résultats électoraux du Rassemblement National. L’étude montre en effet que Marine Le Pen a recueilli 67 % des voix parmi les téléspectateur·rice·s de CNews qui regardent la chaîne plusieurs fois par jour, soit 25 points de plus que le reste des Français.e.s interrogé·e·s dans l’étude. 

Vincent Bolloré a transformé i-télé en CNews, créant ainsi une sorte Fox News à la française. Cette métamorphose s’est faite au détriment du respect de la déontologie journalistique, incitant l’Arcom a multiplié les sanctions (mises en demeures, mises en garde et amendes) contre les chaînes du groupe Bolloré C8 et CNews. Toutefois, ces transgressions se poursuivent et ne cessent d’augmenter. 

Conséquences dérisoires pour CNews

En 2019, les deux chaînes C8 et CNews cumulaient trois sanctions pour manquements aux « obligations de ne pas inciter à la haine, d’honnêteté de l’information, maîtrise de l’antenne » des chaînes audiovisuelles. Rien que jusqu’à la mi-novembre 2024, elles atteignent un record de seize sanctions d’après l’étude du journal Le Monde, pour un total de 52 sanctions en douze ans. CNews se voit par exemple reproché d’avoir détourné les règles du pluralisme en ne décomptant pas le temps de parole de certains présentateurs auprès de l’Arcom, en particulier avant des élections. C’est le cas pour le temps de parole de Philippe Villiers, ancien candidat à l’élection présidentielle et fervent promoteur d’Éric Zemmour. Entre mai et juillet 2023, CNews s’est transformée en tribune privilégiée à l’extrême droite, où Philippe Villiers a ouvertement partagé son opinion sur l’actualité. Un temps de parole scruté de près par l’Arcom seulement en vue des élections européennes 2024.

En février dernier, le Conseil d’Etat a exigé à l’Arcom de renforcer son contrôle sur cette chaîne. La France dispose d’un système de régulation des médias, censé promouvoir une information pluraliste et non partisane, selon Julien Labarre. Cependant, la gestion de l’information sur CNews, auto proclamé pluraliste et objective, soulève des interrogations sur les capacités de sanction de ces manquements et l’utilité des autorités de régulation qui ne permettent pas, jusqu’à présent, de rééquilibrer la ligne éditoriale de cette chaîne d’information en continue. 

À propos de l’autrice:
Léa Filleul

Léa est étudiante en master de communication à l’ISCOM et suit parallèlement un cursus en langues et cultures des mondes germaniques à l’Université de Strasbourg. Intéressée par l’actualité, elle s’engage volontiers dans des projets interculturels qui favorisent les rencontres, les échanges et le développement de nouvelles compétences.

Revenir en haut de page

En savoir plus sur Voix contre le racisme et le populisme

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture